J’ai déménagé début 2025, à la recherche d’une chambre en plus pour accueillir notre deuxième bébé, après cinq très belles années passées dans l’appartement où notre première fille est née. Et au moment de partir, dire au revoir aux agents de sécurité de mon immeuble s’est révélé plus difficile que prévu.
Presque… culpabilisant.
Culpabilisant de les laisser derrière nous — parce qu’ils ont toujours été adorables, et parce que, sans vraiment le savoir, ils ont été les témoins silencieux de tant de moments de notre vie. Notre retour de la maternité, jeunes parents, un tout petit bébé dans les bras. Notre départ précipité pour la France pendant la pandémie, sans savoir quand nous pourrions revenir à Hong Kong. Nos galères de valises à chaque été, quand on rentre en France. Nos retours de soirée parfois trop arrosés.
Ils avaient tout vu.
Et pourtant, en leur disant au revoir, une évidence m’a frappée : alors qu’ils connaissaient tant de choses sur nos vies, je ne savais presque rien des leurs.
Il y a ces personnes que l’on croise chaque jour sans vraiment les voir. L’agent de sécurité à l’entrée de votre immeuble. La femme de ménage qui arrive avant que la ville ne s’éveille.
Cette personne derrière le même comptoir depuis des années, observant la vie défiler.
Hong Kong Shifts est né de cette prise de conscience toute simple, mais déterminante.
Ils n’avaient pas pour ambition de créer une plateforme, un livre ou un projet social au long cours. Ils voulaient simplement parler à une personne.
Pas de script, juste de la curiosité
Ils ont commencé à arpenter des quartiers qu’ils connaissaient peu, notamment à Kowloon et dans les Nouveaux Territoires, abordant simplement des travailleurs de nuit ou de jour. Pas de casting. Pas de sélection. Toute personne qui acceptait devenait partie prenante du projet.
Les débuts n’ont pas été simples. Cynthia se décrit comme naturellement timide, et aborder des inconnus à Hong Kong n’a rien d’évident. « Au début, on avait probablement huit refus sur dix », raconte-t-elle. « Aujourd’hui, c’est presque l’inverse. »
Ce changement ne vient pas uniquement d’une prise confiance, mais aussi d’un apprentissage … celui de créer du lien : savoir lire les gens, adapter sa manière de parler, son énergie, son ton — jusqu’au registre de cantonais utilisé.
« Il y a différentes nuances de cantonais », explique-t-elle en souriant. « On ne s’adresse pas de la même façon à un ouvrier du bâtiment qu’à un boulanger. Il faut s’adapter, rencontrer les gens là où ils sont. » Maxime ajoute que la curiosité que leur duo suscite joue aussi un rôle clé. Lorsqu’on voit une Hongkongaise accompagnée d’un Occidental avec un appareil photo, on s’arrête. On s’interroge. Et souvent, le respect et l’intérêt sincère que la piare communique suffisent à ouvrir la porte.
Mettre en avant la dignité avant tout
Chaque personne rencontrée voit son histoire publiée — sauf si elle exprime clairement son inconfort. Il n’y a pas de sélection des récits « les plus forts », pas de dramatisation. L’objectif n’est pas le buzz, mais la reconnaissance.
Pour beaucoup, c’est la première fois qu’un inconnu leur demande de raconter leur vie — ou qu’on les photographie. « Un homme a fondu en larmes quand nous lui avons apporté son portrait », se souvient Cynthia. « Il l’a montré à tous ses voisins dans la rue. Il était si fier. »
Un autre interviewé, restaurateur à Sai Kung dont la famille est installée là depuis des générations, a montré le livre Hong Kong Shifts aux clients de chaque table lorsque Maxime et Cynthia sont revenus lui en offrir un exemplaire.
Certaines relations sont plus difficiles à entretenir. Tout le monde n’a pas de téléphone. Certains n’ont qu’une adresse postale. Mais lorsqu’ils organisent des événements communautaires, ils invitent toujours les personnes rencontrées — non pas comme des sujets, mais comme des relations.
Ce qu’ils refusent catégoriquement, c’est de transformer le projet en spectacle.
« On n’organise pas de safaris humains », tranche Maxime. « Le message est simple : allez chercher vos propres histoires. »
De la rue à l’école — et au-delà
Dans les établissements scolaires, Maxime et Cynthia animent des ateliers de storytelling qui ne portent ni sur le journalisme ni sur la photographie, mais sur des compétences humaines essentielles — et pourtant rarement enseignées. « Comment aborder un inconnu ? Comment gérer le rejet ? Comment mettre quelqu’un à l’aise pour qu’il ait envie de parler ? », explique Cynthia. « Ce sont des choses que nous avons apprises sur le terrain. »
Une question qu’ils posent systématiquement aux élèves les surprend toujours : à quelle fréquence parlez-vous à vos voisins ? « La réponse est presque toujours : jamais », raconte Maxime. « Et surtout, ils ne comprennent pas pourquoi ils le feraient. »
Cette déconnexion, cette solitude silencieuse, est au cœur même du projet Hong Kong Shifts.
C’est aussi ce qui les a menés à travailler avec des entreprises. Lors d’une campagne, ils ont exposé portraits et récits dans une salle de marché, dont celui de la réceptionniste de l’immeuble.
« Les gens ont soudain réalisé qu’ils connaissaient le prénom de ses enfants », raconte Maxime. « Ils travaillaient au même endroit depuis des années sans vraiment la connaître. »
Pour eux, la culture ne se décrète pas à coups de slogans ou de politiques internes, elle se construit dans des moments simples, profondément humains.
Des histoires qui marquent
Maxime évoque tout de même un agent de sécurité d’um private members’ club de Central, dont le travail consiste à rester debout à l’entrée pendant neuf heures par jour. Pas de chaise. Pas de bureau. Juste l’immobilité. « Je ne sais pas comment il fait », confie-t-il. « Le bâtiment est physiquement éprouvant, mais on construit quelque chose. Là, rester immobile à regarder les gens passer… je trouve ça incroyablement difficile. »
Cynthia se souvient d’entretiens demandant une forme de connexion totalement différente : des personnes atteintes d’autisme ou de trisomie, ou encore deux frères sourds interviewés à travers des notes écrites et le langage du corps. « La communication n’´était pas parfaite », dit-elle. « Mais nous avons réussis l’essentiel : créer du lien »
Pas de plan à cinq ans — et c’est justement le principe
Ils ont volontairement renoncé aux calendriers rigides et aux attentes trop strictes. « Si une semaine on ne le sent pas, on fait une pause », explique Maxime. « On veut rester authentiques. »
Ils n’ont pas de plan à cinq ans. Le projet évolue en restant ouvert — aux opportunités, aux détours, à l’idée qu’il prenne sa propre direction. « On a l’impression d’accompagner quelque chose qui grandit », confie Maxime. « Et j’adore ça. »
Dans une ville qui va vite, Hong Kong Shifts nous invite à ralentir. À lever les yeux. À poser une question. À remarquer celles et ceux qui tiennent font battre le cœur de la ville et font vivre son âme, un shift à la fois. Et peut-être, qui sait, à entamer notre propre conversation.
À propos du livre Hong Kong Shifts
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Des femmes qui conduisent les sampans aux hommes qui escaladent les échafaudages en bambou, des agents de nettoyage aux pêcheurs, des agents de sécurité aux vendeurs de marché — ce sont eux qui forment l’ossature de la métropole effervescente qu’est Hong Kong. Et pourtant, ils sont souvent invisibles. En s’éloignant du glamour de la skyline et, des rues commerçantes baignées de néons, Hong Kong Shifts s’aventure dans les ruelles, à la rencontre de celles et ceux qui y travaillent sans relâche. Le livre rassemble des portraits et des récits empreints de résilience, de sagesse, de positivité et de force — des histoires venues du cœur des rues de Hong Kong.
Une sélection de 50 histoires riches en couleurs, collectées depuis 2019. Réunies au fil de la pandémie, elles témoignent d’un chapitre unique de l’histoire de la ville — et rendent hommage à Hong Kong et à celles et ceux qui la font vivre.