Conversation avec: Simran Savlani, fondatrice de A Spark of Madness

Recontre avec celle qui encapsule les saveurs de Hong Kong pour proposer une marque de condiements qui secoue les codes de la gastronomie

10 Février 2026


Interview réalisée par Aude Camus

Je suis dans ma “chili era”. J’ai toujours aimé le piment – et, pour une Française, je me suis toujours plutôt bien défendue côté tolérance. Mais ces dernières années ma tolérance s'est transformé en véritable addition. Je ne baisse plus les yeux devant la mention “spicy” sur un menu local. Au contraire, je le cherche. Je le veux.

À la maison, j’ai désormais ma petite collection de sauces et condiments que j’ajoute à presque tout ce que je mange (oui, même à la cuisine française… je sais, sacrilège).

Donc oui, je suis dans ma chili era. Et tant qu’à faire, autant soutenir des marques locales, non ? C’est comme ça que je me suis retrouvée chez Yu Kwen Yick, institution centenaire à Sai Ying Pun – l’une de mes adresses fétiches pour une dose de made in Hong Kong (et un très bon souvenir typiquement Hongkongais à offrir).

Et puis il y a une autre marque, plus jeune, plus espiègle, mais tout aussi addictive : A Spark of Madness. Fabriquée à Hong Kong, leur crispy chilli oil est le genre de pot que vous avez envie d’attraper sans hésiter. Une relecture contemporaine de Lao Gan Ma – l’OG des huiles pimentées chinoises – avec tout ce qu’on attend d’un bon condiment : assez de piquant pour réveiller les papilles sans écraser le plat, une texture croustillante presque obsédante, et cette profondeur umami qui fait toute la différence.

Sans compter que je suis sensible au bon marketing. Et sur ce point-là, A Spark of Madness excelle.

Je suis du genre un peu obsessionnelle. Quand j’aime quelque chose, j’ai envie de comprendre. Alors j’ai écrit à Simran Savlani, la fondatrice, pour qu’elle me raconte son histoire.

Il m’a fallu quelques minutes à peine pour comprendre deux choses : nourrir les gens c'est ce qui la nourrit elle – et elle ne fait jamais rien à moitié.


Son aventure, entamée pendant le confinement avec la rédaction d'un livre de cuisine, s'est vite transformée en l'une des marques food les plus audacieuses de Hong Kong. Car au-delà de l’huile pimentée, il y a aussi une sauce aux oignons nouveaux caramélisés (parfaite sur un poisson vapeur ou des œufs brouillés), une confiture alcoolisée qui mérite sa place dans votre margarita et plein d'autres créations aussi funs que délicieuses. 

Je retrouve Simran dans un café. Elle me tend des pots de sauce avant même que j’aie ouvert mon carnet pour prendre des notes. Et alors qu'elle m'explique comment utiliser celles-ci , elle me dit: « Si quelque chose prend de la place dans ton frigo, ça doit savoir faire plus qu'un job. » Cette phrase ? Elle résume tout de sa vision pour A Spark of Madness.



Nourrir les gens, une passion depuis toujours

Bien avant la marque, il y avait une petite fille dont la réponse à “Tu veux faire quoi plus tard ?” impliquait toujours de nourrir les autres.

« La nourriture, c’est mon langage de l’amour », me confie Simran. « Encore aujourd’hui, si quelqu’un me dit qu’il part en voyage, je lui envoie immédiatement une liste de choses à manger sur place. »

Née à Taïwan, d’origine indienne, installée à Hong Kong depuis plus de 25 ans, elle n’a pas suivi le parcours classique d’une cheffe. Pas de veste blanche. Pas de discipline militaire en cuisine. Et surtout, pas cette obsession de la constance.

« Je suis créative avec les saveurs. J’imagine les textures, les combinaisons, les sensations. Mais je ne peux pas te promettre exactement le même plat deux fois. Un chef doit être constant. Ce n’est pas moi. »

Elle étudie le commerce, travaille dans les médias et le lifestyle, puis part à Paris étudier le management de la restauration au Cordon Bleu – non pas pour apprendre à cuisiner, mais pour comprendre comment fonctionne un restaurant.

Paris lui apporte l’éducation au vin, la rigueur, et surtout l’humilité. « Il ne faut jamais entrer dans une pièce en prétendant tout savoir. Si tu es prête à apprendre, les gens t’aident. » Une leçon qui marquera tout ce qu’elle construira à Hong Kong par la suite.



Du livre de cuisine aux condiments – presque par accident


Pendant longtemps, Simran s’est imaginée ouvrir un restaurant. Les business plans étaient prêts. Les playlists Spotify aussi. La vision était claire.

Puis 2020 est arrivé.

Bloquée à Bombay pendant le confinement, elle cuisine tous ses repas et expérimente des ingrédients qu’elle ne consommait jusque-là qu’au restaurant. De retour à Hong Kong, isolée en quarantaine, sa sœur lui suggère de coucher ses recettes sur le papier. Résultat : un livre de cuisine végétarien asiatique. Les condiments ? Un projet secondaire de trois mois pour promouvoir le livre. Nous sommes en octobre 2021.

« La réponse a été incroyable », raconte-t-elle. « Et j’ai compris que je ne voulais pas seulement vendre du papier. Je voulais toujours nourrir les gens. » A Spark of Madness passe alors des pages aux bocaux.



Pourquoi Hong Kong devait être au cœur du projet

Une chose n’était pas négociable : les sauces devaient être hongkongaises.

Même si son livre puise son inspiration en Thaïlande, à Taïwan, au Vietnam ou en Indonésie, les condiments sont ancrés ici. « J’aime Hong Kong », dit-elle sans hésiter. « Il n’y a aucune autre ville comme celle-ci. L’efficacité, la confiance, la sécurité. Si tu veux faire bouger les choses ici, tu peux. »

Cette énergie se retrouve dans chaque pot.


Dumplings et Crack Sauce

La Caramelised Spring Onion Sauce s’inspire de celle servie avec le char siu et des cuisines cantonaises familiales – oignons nouveaux mixés, longuement cuits avec gingembre, huile de sésame et vinaigre, puis relevés d’aromates frais.

La Crack Sauce revisite les dan dan noodles – cacahuète, sésame, sucre brun et huile pimentée – des saveurs qui traversent l’Asie, du satay au laksa.

Quant à la Crispy Chilli Oil, oui elle pique, mais elle ne domine pas. « Je ne veux pas d’énergie Tabasco », plaisante-t-elle. « Je veux que le goût passe avant tout. »

Ce sont des sauces hongkongaises qui voyagent sans effort entre les cuisines. Sur des nouilles. Une salade grecque. Un bagel au cream cheese. Un French toast (faites-lui confiance).

Made in Hong Kong. Inspired by Hong Kong. Pas importé. Pas opportuniste.



Au-delà du bocal : food tours et dîners en sampan

Simran ne veut pas seulement vous vendre une sauce. Elle veut vous faire traverser la ville qui l’a inspirée.


Ses Mad Food Tours sont nés presque par hasard – à l’origine des explorations végétariennes pour ceux intimidés par les restaurants traditionnels hongkongais.

« Les gens voient la viande suspendue et pensent qu’il n’y a rien pour eux. Mais si tu demandes, si tu es respectueux, tout devient possible. »

Aujourd’hui, ses tours explorent Wan Chai ou Sham Shui Po, réunissant des inconnus qui commencent la journée en petits groupes et la terminent à partager des plats d’une table à l’autre. « J’adore ce moment où ils ne sont plus assis avec les personnes avec qui ils sont venus. »

Il y a aussi ses désormais célèbres dîners végétariens en sampan – quatre bateaux attachés ensemble, 40 invités, et des chefs spécialisés en fruits de mer qui lui avaient initialement dit qu’elle les “embarrassait” avec son menu sans viande. Aujourd’hui, ils ont rénové quatre bateaux grâce au succès de ces soirées.



Collaborations : de FINI’s à Shake Shack

Si vous avez vu son nom chez FINI’s, chez Shake Shack à Manille ou encore chez The Baker & The Bottleman pour le Nouvel An chinois 2026, ce n’est pas un hasard. Pour Simran, une collaboration n’est pas qu’un coup marketing. C’est une conversation.

Le partenariat avec Shake Shack à Manille a ouvert un tout nouveau marché. À Dubaï et à Singapour, la croissance passe par des distributeurs et des détaillants. Chaque ville demande une stratégie différente. « Il n’y a pas de formule magique », dit-elle. « J’apprends tous les jours. »

Une seule constante : le produit doit toujours avoir le goût de A Spark of Madness. Pas dilué. Pas édulcoré.



Les bonnes addresses de Simran à Hong Kong


 

Si vous voulez manger Hong Kong comme elle, oubliez les réservations trop lisses et cherchez les lieux avec une âme. Son restaurant préféré ? Sijie, une cuisine privée sichuanaise. « J’adore la vaisselle, la nourriture, et le fait qu’on puisse apporter son vin. »

Elle aime Hop Yik Tai  à Sham Shui Po pour ses cheung fun à la texture parfaite, et ces petites échoppes de nouilles devant lesquelles la plupart passent sans les voir.

Il y a aussi Pang’s Kitchen  à Happy Valley. Et elle parle de son amour pour le French toast hongkongais pimpé à l'huile pimentée – une découverte faite chez May’s Café, un cha chaan teng à l’ancienne.

Pour Simran, il n’est jamais question de tendance. Seulement de saveurs, de caractère et de gens qui font les choses avec soin.



L’étincelle

Le nom de la marque vient d’une citation de Robin Williams : « You’re only given a little spark of madness. You mustn’t lose it. ». Simran a lancé A Spark of Madness comme un simple compte Instagram lorsqu’elle vivait à Paris. Pas de grande stratégie. Pas d’ambition de marque déposée. Juste une intuition.

Aujourd’hui, ses bocaux sont présents dans des boutiques indépendantes à Hong Kong, mais aussi à Singapour, aux Émirats et aux Philippines – avec l’Europe et l’Australie dans le viseur. Et le rêve du restaurant ? Toujours là. Cinq business plans attendent. Mais pour l’instant, elle nourrit des villes entières plutôt qu’un seul quartier.

En résumé ? Un projet 100% Hong Kong: Rapide. Audacieux. Un peu fou.



 


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